Représentations Sociales***
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Le terme représentation sociale renvoie
aux produits et aux processus caractérisant la pensée
de sens commun, forme de pensée pratique, socialement élaborée,
marquée par un style et une logique propres, et partagée
par les membres d'un même ensemble social ou culturel. Depuis
la seconde moitié du 20ème siècle, le sens
commun s'est vu conférer une place éminente parmi
les objets des sciences sociales et humaines, sous l'effet d'un
faisceau convergent de courants de pensée en anthropologie,
histoire, psychologie, psychanalyse, sociologie, et, plus récemment,
en sciences cognitives, philosophie du langage et de l'esprit.
L'étude des représentations sociales a été
proposée en psychologie sociale par Moscovici, comme voie
d'accès au sens commun mis en oeuvre dans l'expérience
quotidienne. Dans "La psychanalyse, son image et son public",
ouvrage centré sur la connaissance sociale et examinant l'intrication
entre science et sens commun, il reprend de Durkheim le "concept
oublié" de représentation collective, qualifiée
préférentiellement de sociale pour rendre compte du
fonctionnement du sens commun dans les sociétés contemporaines
qui se distinguent des sociétés traditionnelles par
le pluralisme des idées, le changement, la mobilité
sociale, l'autonomisation des acteurs sociaux par rapport aux contraintes
sociales, la pénétration de la science dans le quotidien
et l'importance des communications.
De la représentation à la représentation
sociale
La représentation est un phénomène
qui, sous des formes diverses (évènement mental, énoncé
verbal, image picturale, sonore, etc..) présente un caractère
symbolique en ce qu'il tient lieu, est à la place d'une entité
(son objet) qui peut appartenir à l'univers matériel,
évènementiel, humain, social, idéel, imaginaire.
La notion de représentation jouit aujourd'hui, dans les sciences
humaines, d'un statut transversal avec un usage varié. La
tradition philosophique et psychologique distingue entre la représentation
comme activité de pensée et comme produit de cette
activité. Les sciences sociales traitent plutôt des
produits constitués, "production mentales sociales"
(Durkheim), qui sont analysés dans leurs formes (systèmes
de croyances, idéologies, théories du monde, de la
société et de l'homme, etc..) et leurs fonctions dans
la vie sociale : l'anthropologie insiste sur leur rôle constitutif
des rapports sociaux, au fondement de la particularisation des ordres
sociaux (Augé, Godelier;) la sociologie y voit un facteur
de transformation sociale, la source des comportements politiques
et religieux (Bourdieu, Maître, Michelat & Simon); l'histoire
en fait un objet de travail privilégié dans l'approche
des mentalités et des sensibilités (Chartier, Corbin),
assurant notamment la médiation entre l'organisation matérielle
et les systèmes idéologiques (Duby), entre les pratiques,
l'instauration du lien social et la symbolisation des identités
(Lepetit). Les sciences cognitives s'attachent aux processus de
l'activité cognitive qui, via le traitement de l'information
(surtout perceptive), donne lieu à des représentations
mentales intra-individuelles La caractérisation de "sociale"
n'intervient que pour l'activité cognitive appliquée
à des objets de nature proprement sociale (individus, groupes,
relations sociales). L'approche psychosociologique des représentations
sociales intègre ces deux points de vue, en ce qu'elle rend
compte aussi bien des processus que des contenus de la connaissance
en se rapportant aux conditions et contextes sociaux où celle-ci
est produite et communiquée ainsi qu'aux finalités
qu'elle sert dans le rapport à l'environnement matériel,
humain et symbolique. La représentation sociale reproduit
son objet tout en le transformant sous l'effet de facteurs psychologiques
(relevant du fonctionnement cognitif ou psychique) et sociaux (liés
à la communication, l'intersubjectivité, l'appartenance
groupale, la localisation dans un champ social et un système
de rapports sociaux). Dans cette perspective sont également
pris en compte les éléments affectifs et émotionnels
qui modulent la formation des contenus idéatifs, incluant
ainsi la psychanalyse, en replaçant de la représentation
au sein des processus psychiques et de l'intersubjectivité
(Green).
La théorie des représentations
sociales
Elaborée par Moscovici, elle répond
à plusieurs objectifs : étudier les relations établies
entre le savoir de sens commun et le savoir scientifique ; rendre
compte des processus génératifs de la pensée
sociale ; mettre en évidence les fonctions des représentations
sociales aussi bien dans la familiarisation à la nouveauté
et la mise en sens de l'expérience humaine que dans l'orientation
des conduites et des communications et dans la dynamique sociale.
Le paradigme princeps a notamment isolé deux processus majeurs
intervenant dans la formation des représentations sociales
: l'objectivation qui rend compte de l'intervention des cadres sociaux
(normes, valeurs, codes, etc., intervenant comme méta-système
régissant les processus cognitifs) et des contraintes de
la communication dans la sélection et l'organisation des
éléments de la représentation d'une part, et
d'autre part l'ancrage qui rend compte de l'intégration des
informations nouvelles dans les systèmes de savoirs et significations
préexistant, Ces processus mettent également en évidence
la façon dont ces éléments sont réintroduits,
au titre d'instruments opératoires, dans l'interprétation
des états du monde et dans l'interaction avec les autres.
Ce paradigme fournit également des instruments conceptuels
pour l'analyse des représentations sociales comme produits
constitués, c'est à dire agencements de contenus (idéatifs,
imaginaires, symboliques), repérables dans différents
supports (productions individuelles ou collectives de type discursif
ou iconique, dispositifs matériels, pratiques) et/ou circulant
dans la société, véhiculés par divers
canaux de communication (conversationnels, médiatiques, institutionnels).
Trois dimensions sont isolées dans ces contenus (information,
attitude et champ de représentation, comprenant images, expressions
de valeurs, croyances et opinions, etc.). Dans le cas où
la formation des contenus est rapportée à la communication
sociale directe, trois facteurs (dispersion et décalage des
informations, pressions à l'inférence, intérêt
et implication des locuteurs) vont affecter les aspects cognitifs
de la représentation et différencier la pensée
naturelle dans ses raisonnements, sa logique et son style. Dans
le cas où intervient la communication médiatique,
les effets recherchés sur l'audience vont contribuer de manière
différentielle à l'édification des conduites
: la diffusion induisant des opinions, la propagation des attitudes
et la propagande des stéréotypes. Les développements
ultérieurs de la théorie de Moscovici, ont mis l'accent
sur la différenciation entre types de pensée (magique,
scientifique, idéologique) ; le rôle des thêmata,
structures binaires stables étayant la formation de nouvelles
représentations ; le fondement subjectif des représentations
sociales et le mode d'adhésion dont font elles font l'objet
quand elle sont enracinées dans l'histoire culturelle sous
l'espèce de croyances.
Modèles psychosociologiques des représentations
sociales
Sur cette base, plusieurs modèles d'interprétation
se sont diversifiés selon les perspectives (génétique,
structurelle ou dynamique), adoptées et assorties de méthodologies
d'approche, qualitative et quantitative, spécifiques (Abric,
Doise, Flament, Guimelli, Jodelet, Markova, Rouquette). La perspective
génétique met l'accent sur les conditions d'émergence
et de transformation des représentations sociales, rapportant
leurs contenus et leur organisation comme champs structurés,
aux conditions sociales de leur production et aux modalités
de la communication sociale. La perspective structurale s'attache
à la description des contenus sous forme d'états composés
d'éléments centraux et périphériques,
les premiers jouant comme générateurs de signification
de l'ensemble de la représentation et remplissant une fonction
unificatrice et stabilisatrice des seconds ; elle examine également
l’aspect logique de cette organisation. La perspective dynamique
pose le partage d'un cadre de référence commun dans
un système de communication et de rapports symboliques donné,
et rend compte de l'existence de variations dans les prises de positions
individuelles par l'intervention, au titre de principes organisateurs,
des représentations sociales. Un autre aspect de la dynamique
des représentations sociales a été rapporté
à leur caractère dialogique lié à la
communication sociale.
Critiques et développements
Malgré son statut central dans les sciences
humaines, les notions de représentation et de représentation
sociale ont fait l'objet de critiques en raison du réalisme
qu'elles supposeraient, de la mise en cause des modèles mentalistes
et de la préséance accordée à l'instance
discursive. Ces critiques ne touchent que peu la perspective d'étude
des représentations sociales qui attribue au langage et à
la communication un rôle décisif dans la constitution
des représentations, elles-mêmes au fondement de la
construction sociale de la réalité. Elles n'affectent
guère la production de ce champ de recherche, remarquable
par sa pénétration internationale et le nombre de
publications (plus de 3.000 en différentes langues) qui s'y
rapportent.
*** Jodelet, D. 2006. Représentation sociale,
/in/ S. Mesure, P.
Savidan (eds), /Le dictionnaire des sciences humaines/. Paris, PUF,
(p.
1003-1005.)
Bibliographie :
Abric J.C., Pratiques sociales et représentations, Paris;
PUF, 1994. - Augé M., La construction du monde, Paris,
Maspero, 1974.- Bourdieu P. Ce que parler veut dire. L'économie
des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982. - Chartier
R. "Le monde comme représentation", Annales ESC, Novembre
1989, pp. 1505-1520. - Corbin A., "Le vertige des foisonnements.
Esquisse panoramique d'une histoire sans nom", Revue d'Histoire
Moderne et Contemporaine, N° 39, Janvier-Mars 1992, p.103-126.
- Doise W., "Les représentations sociales", in J.F. Richard,
C. Bonnet, R. Ghiglione (eds), Traité de Psychologie Cognitive.
III, Paris, Dunod, 1990, p. - Duby G., Les trois ordres ou l'imaginaire
féodal, Paris, Gallimard, 1978. - Durkheim E., Sociologie
et Philosophie, Paris, PUF, 1967. - Flament C, Rouquette M-L,
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- Godelier M.,. L'idéel et le matériel. Pensée, économie, sociétés,
Paris, Fayard, 1984.- Guimelli, C., Structures et transformations
des représentations sociales. Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1994.
Green A., La causalité psychique. Entre nature et culture,
Paris. Ed. Odile Jacob, 1995. - Jodelet D. Les représentations
sociales, Paris, PUF, 7ème ed. 2003. - Jodelet D., Folies
et représentations sociales. Paris, PUF, 2éme ed. 2004. - Lepetit
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sociale, Paris. Albin Michel, 1995. - Markova I., Dialogicality
and Social Representations. The Dynamics of Mind. Cambridge,
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G., Simon, M., Classes, religion et comportements politiques.
Paris. Editions sociales, 1977.- Moscovici S., La psychanalyse,
son image et son public, Paris, PUF, 1961/1976. - Moscovici
S. & Vignaux G., "Le concept de themata" in C. Guimelli
(ed) Structure et transformation des représentations sociales.
Paris, Delachaux & Niestlé, 1994. - Moscovici S., Social representations.
Explorations in Social Psychology, Cambridge, Polity Press,
2000.
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